Une nouvelle d'Apathy

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Apathy-is-a-cold-body
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Une nouvelle d'Apathy

Message par Apathy-is-a-cold-body » 25 nov. 2009, 20:50

Donc oui, je suis écrivain. Je ne pourrai hélas pas vous poster beaucoup de textes car j'ai dû céder les droits de publication dans le cadre de mes contrats d'édition.

Qu'à cela ne tienne : j'ai ici une nouvelle qui pourrait peut-être vous intéresser pour la réflexion qui sous-tend la mélancolie du récit. On y entrevoit la beauté d'un amour qui n'a rien de sexuel au travers du sacrifice que fait cet homme, sacrifice qui lui plombe le moral mais lui permet de continuer à vivre dans les souvenirs qu'il conserve d'Elle.


Six heures


Six heures, le réveil sonne. L’heure est bleue et froide. Le week-end a réussi à me faire oublier que six heures du matin, ça existe toujours. Malheureusement. C’est une heure où l’on devrait encore pouvoir rêver, accrocher ses derniers songes aux dernières traînées de la nuit. Pour moi, ce sont les instants durant lesquels je me rappelle que ma journée est toute tracée, en ligne droite, au bout des rails du train, dans des immeubles rectilignes où il ne fait justement pas bon de rêver.
Péniblement, je décolle mes paupières, engluées dans des larmes tièdes. Je tâte mon corps flasque, plus froid et plus ulcéré que la veille et je soupire. Les minutes s’envolent les unes après les autres. Elles tournoient autour du lit à la manière des feuilles de l’automne. Je suis faible et je frémis. A quoi bon dormir si c’est pour s’éveiller encore plus fatigué que le soir où l’on s’est endormi ?
C’est une étrange fatigue, celle qui m’habite. Une fatigue qui me rend muet et qui séquestre ma tête dans une prison de métal. Le vent a déposé du givre sur le rebord de ma fenêtre et se faufile maintenant dans les interstices du chambranle. Je sens son souffle coupant racler mon épaule ronde mais je n'ai même plus mal. Je ne suis qu’un zombie. J’ai été en guerre contre moi-même toute la nuit. J'ai entrevu les secousses, j'ai craint les frémissements. J'ai un brouillard devant les yeux à présent. Au loin, les nuages continuent à hurler.
Il est maintenant six heures trente. Ça ne vaut même plus la peine d’essayer de remplir ce ventre gondolé qui crie comme s’il servait à quelque chose. Je me contenterai de lui lancer quelques biscuits secs dans le train pour qu’il se taise jusqu’à midi. Mes bras et mes jambes engourdies, elles, continuent à pendre inutilement sur les côtés du lit.
Il est six heures trente-cinq et il faut que je me lève.
J’aimerais me convaincre que je suis malade, prendre congé pour cause de lundiïte aiguë et m’inventer une famille qui m’écouterait me plaindre. Mais je vais bien ; à présent, je ne peux plus souffrir. Je suis simplement usé. Et la maison est désespérément vide...
Je descends les escaliers pour gagner la salle de bain. Les marches craquent. Le grand lustre se balance au-dessus de ma tête et me nargue, telle une vilaine araignée du matin. Je ne bois même plus de café avant de piquer un sprint jusqu’à la gare. J’ai trouvé mieux : je fais couler l’eau dans l’évier et j'y verse les grains. Puis, je plonge la tête et je me débarbouille. Une pierre, deux coups et un fameux coup de fouet.

***

Ce sont toujours les mêmes visages que l’on aperçoit dans le train. Des yeux lourds de reproches qui vous fixent sans même savoir pourquoi. Depuis ce jour où tout a déraillé, ces inconnus me sont devenus familiers. Les uns ronflent, les autres se grattent, les derniers sont des chaînes hi-fi sur pattes. Une jeune employée plonge la tête dans un roman policier à succès pour se donner des airs intellectuels et écarter d’elle les mauvaises rencontres éventuelles. Un vieux mal parfumé au Canard WC sourit bêtement en caressant de sa main floue un animal de compagnie qui traîne entre ses pieds. Et moi, je les observe, tous, dans les wagons uniformes et surchargés qui les transportent. Mais le train est immobile, il fait semblant de rouler. Ce sont les villes qui défilent et qui se présentent à ses portes. Et ces villes sont semblables aux visages qui emplissent le train : ce sont toujours les mêmes avec leur église déprimée, leurs enseignes défraîchies et leurs taudis agités. Des cités de pierres et de boue qui ne se visitent que sous la pluie. Des agglomérations pavées de drôles d’intentions.
Je baisse la tête devant elles, en silence. Enfin arrive la Ville, la grande ville, celle dans laquelle je travaille, ceinturée de ses usines qui lui tiennent lieu de muraille. Doucement, elle vient à nous, la Capitale. La gare est sa porte d’entrée. Elle est monstrueuse, cette gare. Un réseau de longs couloirs vides où résonne une multitude de pas que l’on ne voit pas. Un dédale où s’entrechoquent les ombres des navetteurs pressés et des jeunes immobiles, blasés, égarés sur leur banc. Je m’y suis perdu la première fois. Aujourd’hui, la gare a cessé de remuer. Ses murs n’ont plus reculé et je n’ai plus jamais atterri dans d’improbables galeries. Je peux désormais la traverser rapidement. Cela m’évite de m’attarder sur le spectacle accablant des mendiants, recroquevillés dans tous les coins de ces salles anguleuses. Je ne veux plus surprendre leur regard au détour des murs. J’ignore pourquoi mais à chaque fois que j’en croise un sans rien pouvoir lui donner, un profond sentiment de culpabilité m’envahit. Alors, je feins le pas de course moi aussi. Courir m’empêche de réfléchir.
Une fois dehors, c’est toujours le même trajet que je suis. La ville a beau être immense, il n’y a qu’un seul chemin pour me rendre à mon travail. Le Palais de justice, en travaux depuis le premier jour de sa construction, me fait face au bout d’une avenue longue d’un kilomètre et demi, bordée de chênes verts à l’écorce noueuse, enchaînés au sol. Ils sont si majestueux en été et si sinistres en hiver que j’ai peine à croire qu’il s’agit des mêmes arbres. De la gare, le lourd bâtiment aux riches échafaudages paraît proche mais la distance se révèle au fil de la marche. Au pied de l’entrée principale, il y a un pendule sculpté dans de la pierre bleue. Tous les matins, avant de monter travailler à l’étage, j’observe ses oscillations. Sur sa gauche, une longue avenue fleurie se déploie, trop sophistiquée pour être naturelle, avec ses couturiers et ses chaînes d’hôtel quatre étoiles. Sur sa droite, c’est un ascenseur qui joue au yoyo, descend s’écraser dans une ruelle étroite et puis remonte, vide.
Je sais ce qu’il y a en bas : la rue de la bienfaisance, l’avenue de la philanthropie et la place du Christ-Roi. Trois paravents de la misère. Les rues sont éventrées depuis plusieurs mois et les enfants sont tous noirs à force de jouer dans la boue avec des objets trouvés dans les poubelles. J’en ai vu qui faisaient des pâtés, comme s’ils étaient sur la plage. C’était touchant. Des notes de musique semblaient soudain tomber sur une scène d’apocalypse. J’y repense, je souris et puis l’ascenseur revient tel un boomerang. Il est 8h25. Je ne peux plus me rétracter. Je dois entrer dans le Palais de justice, ce grand bâtiment qui a un pied sur chaque monde.


***

Au bureau, je vois défiler toutes les heures. Mes journées de travail sont semblables à ces nuits d’insomnies que l’on passe, les yeux rivés sur le réveil, en se demandant si notre attente aura une fin.
Les hauts magistrats m’ont placé dans la soupente, un recoin qui semble inoccupé vu de la rue. Je dois emprunter plusieurs ascenseurs pour m’y rendre. En chemin, je croise tous les autres employés. Ils ne me regardent pas beaucoup. Si je fais mine de prêter attention à eux, ils me saluent tous d’un signe de tête discret. Sans jamais s'arrêter à ma hauteur pour savoir si ça va. Ils doivent penser que je suis complètement fou. Revenir ici perdre mes journées avec la maîtrise en informatique que j’avais fini par obtenir. Au fond, je ne leur en veux pas. Ils ignorent que dans ma tête résonnent ce grincement strident et ces cris, ces cris qui ne cessent qu'ici.
Je gagne le dernier étage. Je ne verrai plus les autres employés avant demain. La soupente est complètement vide. Seul le chef de service s’y hasarde de temps à autre. Il aime bien parler tout seul et il ne se doute pas que je l’écoute. J’aimerais pourtant qu’il le sache. A l’entendre, je suis persuadé que ça nous ferait du bien à tout les deux de discuter un peu.
J’avance et le plancher se déchire sous mes pas. De vieux napperons couvrent les meubles de l’unique couloir. J’aime cet endroit autant que je déteste mon job. C’est comme une deuxième maison. Vide elle aussi…
Toute la journée, je perfore des feuilles. Les magistrats montent les déposer sur mon bureau, le matin, quand ils commencent leurs heures. Ils ne me connaissent pas et je n'ai jamais entrevu leur visage. Ils refusent d'attendre que j’arrive pour m’apporter du travail. Peut-être se sentent-ils honteux de me confier une tâche à ce point répétitive ou peut-être n’ont-ils tout simplement pas envie de rentrer en contact avec quelqu’un qui passe la moitié de sa vie à faire des trous dans des feuilles. C’est vrai que ça fait peur.
Ce sera une petite journée aujourd’hui : seulement cinq cent feuilles devront être perforées. Je pourrais m’acquitter de cette tâche en trois heures mais mieux vaut éviter l’ennui. L’ennui est un faux ami face au labeur inutile. En plus de vous priver de votre force, il ravive les souvenirs douloureux et les mauvaises pensées. Et je ne veux plus être pris de remords, me sentir mélancolique et coupable.
J’aurais dû moi aussi me trouver dans le train ce jour-là si je ne m’étais pas inventé une maladie à l’heure de quitter la maison. J’aurais dû prendre place, comme d’habitude, devant la jeune employée et derrière le vieux mal parfumé. Exactement à côté d’elle…
J’accélère la cadence ; je ne veux plus y penser. Mon esprit saigne en même temps que mes yeux qui ne sont déjà plus que deux trous rouges, deux trous comme ceux que j’imprime dans tout ce tas de papier.
Souvent, je descends. De ma lucarne, je vois la cafétéria. Et quand elle se vide bien, je pars la remplir un peu de ma présence. Ainsi, je découpe mon interminable journée à coup de pauses prolongées. Je laisse s’infuser en moi les vapeurs du café, les rondeurs de la soupe et les extraits de thé.
De retour dans mon bureau, je dévisage longuement la carte du ciel que j’ai collée sur la porte d’une armoire. Je la regarde et je me remets à perforer les feuilles blanches. Je la regarde et je me mens. Je la regarde et je m’invente que l’après-midi, quand on passera aux feuilles colorées, le temps accélérera sa course. Et puis vient l’après-midi et les fameuses feuilles colorées qui s’avèrent plus épaisses et qui ralentissent mon rythme de travail. Mais je ne m’en aperçois à peine : mon regard est perdu, noyé, dissout dans la carte du ciel. Je sais que je devrais être de l’autre côté. Je sais que quelqu’un m’y attend. Je sais aussi que je ne devrais plus y penser…
Enfin, quatre heures et demie sonne aux cloches de la cathédrale, seul bâtiment à être à la même hauteur que moi, le toit du Palais de Justice. Alors, je plie mes affaires et j’observe la grande aiguille qui se déplace si lentement sur le cadran. Cinq heures moins dix arrivent. Je me lève et je jette une poignée de confettis de couleur. Le rai de lumière qui s’échappe de la lucarne les fait scintiller et son doux visage défunt se dessine dans les ombres naissantes de la soirée.
Elle travaillait ici également, au Palais de Justice. Elle avait vu comme moi le quartier qui s’étendait en bas, la rue de la bienfaisance, l’avenue de la philanthropie et la place du Christ Roi. Elle avait été parler aux enfants en guenilles, avait donné un nom à chacun de leur pâté de boue et leur avait souri. Ensuite, elle m’avait confié qu’elle commencerait bientôt sa carrière d’avocat. Et là, c’était moi qui avait souri, en adressant un signe de la main aux enfants de ce quartier oublié, juste en dessous du Palais de Justice.


***

Il est six heures à présent. Nous ne sommes plus au matin mais l’heure est toujours bleue et froide. Je pense que les cimetières ne connaissent que cette heure-là et que les fleurs que l’on porte sur les tombes ne sont que de petites flammes éphémères.
On dit que les trains ne déraillent jamais. Celui qui devait m’emmener au travail lundi passé est sorti de la voie et a décollé tel un avion. Quand il s’est abîmé en plein cœur de la capitale, il n’y avait à son bord plus aucun survivant. Ce matin-là, la place à côté de mon épouse était libre et j’aurais dû l’occuper.
Il est six heures. L’heure est bleue et froide et je pleure d’être encore vivant.

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Inu
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Re: Une nouvelle d'Apathy

Message par Inu » 27 nov. 2009, 03:04

Un peu déprimante mais j'aime beaucoup ;)

brigadoon
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Re: Une nouvelle d'Apathy

Message par brigadoon » 27 nov. 2009, 13:16

Effectivement, très bien écrit, mais très déprimant.

reverine
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Re: Une nouvelle d'Apathy

Message par reverine » 27 nov. 2009, 13:27

j'aime beaucoup, l'émotion est bien transmise du début à la fin, et tu introduis bien la chute à coup d'indices de plus en plus insistants, ça se sent que tu contrôle parfaitement l'histoire et que tu sais où tu vas. On devine que cela ne fait pas partie des tout premiers écrits quoi :wink:
Se forcer à avoir envie de ce qu'on ne veut pas est une contrainte... Pq donc nous forcer à associer un si vilain mot avec l'acte d'amour ?
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Lotsë
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Re: Une nouvelle d'Apathy

Message par Lotsë » 10 déc. 2009, 19:37

J'adore la façon dont tu manies les mots! (je tente moi-même de jouer avec les expressions et une sorte de language poétique, pour mes propres écrits).
Bref, je lierais volontiers d'autres de tes textes :D

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melancolie
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Re: Une nouvelle d'Apathy

Message par melancolie » 12 janv. 2010, 09:45

Belle expression de la souffrance, du vide et de l'absurdité.
Je pensai : "Pourquoi est-ce que quelqu'un ne fait pas quelquechose pour cela ?"
Et alors, je réalisai que j'étais quelqu'un.
(Anonyme)

http://encorpslibre.hautetfort.com/

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