Ainsi vécut Nigel

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Iloy
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Ainsi vécut Nigel

Message par Iloy » 23 mars 2019, 21:39

Bonjour !

Une nouvelle que j'avais prévue de mettre sur le forum il y a longtemps de ça. C'était même une promesse, alors je la tiens. Entre temps, j'ai rencontré une personne sur Internet, le script en a été complètement transformé. Ça date donc d'une période toute récente où j'étais en train de me trouver, où je me rendais compte que j'étais allée trop vite dans les mots avec cette personne. Que j'avais abandonné trop vite l'aromantisme surtout.

La nouvelle était d’ailleurs dédiée à cette personne, une manière de lui dire que si elle voulait aller au-delà (du virtuel, etc.), j’essayerais (pour faire plaisir et par curiosité) mais sans savoir si j’y arriverais et que je désirai surtout une amitié très proche. Le message, c'est qu'il y avait une différence entre l'image que j'avais de cette personne, que je m'étais construite et qui appartenait au monde du rêve, et la réalité objective de ma personnalité. Avec le recul, je me dis que ce texte a pu être assez mal reçu ; j'ai trop fauté par franchise, sans penser que ça pouvait faire souffrir.

Ça parle d’asexualité et de quelque chose dans le spectre de l’a.romantisme. J’ai essayé de décrire par le personnage principal ce que je ressentais à ce moment. Avec les mots que j'utilisais à ce moment.

Bonne lecture pour ceux qui en ont le courage ! :lol:

PS : Je n'arrive pas à centrer correctement le texte, je l'ai fait manuellement, navrée pour les petites résolutions :?

                                                               Ainsi vécut Nigel



                                                                                                        À la fin, le rêve engloutira le monde


                                                                                                                      À C.H. et aux fous austraux


                              Image
                                                     


Acte I Pleure la mort

        Un vent froid glisse sur l’océan, il porte en lui l’écume amère qui agite les vagues côtières ; il soulève vers les hauteurs escarpées des nuées de larmes qui se meurent sur les rochers.

        « Triste communiqué pour toute la Nouvelle-Zélande, nous venons d’apprendre par nos confrères de Stuff la mort de Nigel, le fou austral, fou amoureux d’une statue. Voilà cinq ans que sa petite tête jaune pâle mourait lentement de son idylle impossible, cinq ans de pleurs, cinq ans de souffrance sur les falaises désertes de l’île Mana où les chercheurs… »

1er février 2018


        La télé bavarde dans le salon orangé, le soleil pénètre par des rideaux mal tirés et illumine les poussières dorées qui flottent sans gravité. Sur le canapé, des chaussons se mettent tièdement à remuer :
        - « Chérie ! chérie ! ils parlent de ton oiseau de malheur sur le canal 5 », c’est mon père qui m’appelle.
        Des pas lourds résonnent sur l’escalier, l’air hagard, je me traîne jusqu’au salon, un verre de bière suspendu à la main. Je jette un coup d’œil à la télé. Des images de l’île inhabitée, de notre mission, de nos leurres mal dégrossis, leur corps blanchâtre, leur bec d’un gris sans bleuté, leur cou d’un mimosa grossier et l’extrémité de leur plumage d’un noir passé. Et soudain à l’écran, l’œil fardé de khôl de Nigel apparaît :
        « …Premier spécimen revenu sur l’île quarante ans après leur disparition, Nigel est devenu célèbre au titre d’oiseau le plus solitaire du monde… »
        Chris Bell surgit à son tour, éclipse le fou transi : « Avec le recul », regrette-t-il, « je pense que ça a dû être une expérience pleine de frustration pour lui… »
        - « Non, tu n’as pas le droit, Chris », je murmure ces mots qu’il n’entendra pas en me mordant les lèvres machinalement. Mais mon collègue a déjà disparu et le reportage reprend :
        « L’arrivée de l’oiseau sur l’île avait consacré le succès d’une mission ornithologique pourtant fort critiquée. A l’époque, les observateurs étaient très pessimistes sur la manière dont l’équipe du conservatoire de Mana comptait s’y prendre… ? Oui, comment ? comment l’équipe du conservatoire de Mana compte s’y prendre ? »
        - « Madame Arden ! »
        Je sursaute.
        - « Oui ? », s’agitent mes lèvres mécaniquement.
        - « Je vous ai posé une question, Madame Arden, réintroduire les fous austraux, nous sommes tous d’accord, nous voulons œuvrer avec vous pour la restauration écologique de ce site, mais comment l’équipe du conservatoire de Mana compte s’y prendre ? »

14 mars 2012

        Chris se penche discrètement vers moi :
        - « Du calme, Helena, des rapaces, tu en as vus bien d’autres », me souffle-t-il, amusé.
        Je suis devant le tableau de présentation du projet. Et ils sont tous là, attablés en une longue rangée, élus, administratifs, entreprises et financiers. Des rapaces ? oui, j’en connais, des requins, des serpents aussi, mais rien d’à ce point pervers et épinglés, non. Je prends une grande respiration, ferme un instant les paupières, puis me lance les yeux grands ouverts :
        - « Vous êtes complètement stupides ou vous n’avez rien écouté ? » dis-je dans un éclat malicieux. « Peut-être les deux, oui… les deux à n’en pas douter ! Je répète : pour appâtez, on va planter quatre-vingts statues de fous austraux en béton. Des statues grossières, puisque vous voulez garder vos sous, mais ne vous étonnez pas si les oiseaux commencent à se dire qu’on les prend un peu pour des pigeons. On mettra aussi des enregistrements, alimentés par le solaire et enfin pour le réalisme de fausses déjections, vous souhaitez participer ? Tout est bien clair pour vous ? Ai-je besoin de répéter ? »
        - « Cette réponse me satisfait tout à fait, Madame Arden » acquiesce le vieillard, enchanté.
        Chris s’approche de mon oreille :
        - « Sobriété, élégance et délicatesse, c’est tout à fait toi ; continue à les charmer et nous l’aurons notre île de la folie ! »
        Un autre enrubanné, étouffant entre sa chaise et le bureau réhausse ses lunettes, se râcle la gorge et feuillette l’épais dossier à la recherche de prestance :
        - « Votre projet, le… seiken… »
        - « Le secret de Mana », rectifie Chris.
        - « Oui, c’est ça… ne pensez-vous pas qu’il serait… plus aisé de réintroduire directement des oiseaux d’élevage… ? Rien ne permet en l’état d’assurer le retour effectif de l’espèce, en particulier sur le moyen terme. Quel est votre regard avisé sur cette idée ? »
        Un sourire se dessine, c’est plus fort que moi ; le temps d’un clignement, je m’élance vers lui, bondis sur la table, l’attrape par le col et le soulève. Il ne pèse presque rien.
        - « Vous voulez vraiment savoir ce que j’en pense ? » dis-je calmement.
        - « Madame Arden, vous m’étouffez ! » me supplie-t-il, outré.
        Je regarde sur le côté, de petits oiseaux batifolent devant la fenêtre.
        - « Je pense qu’il faut arrêter d’agiter partout notre baguette d’apprentie sorcière. On extermine une espèce ? une autre devient invasive ; on réintroduit la première ? une nouvelle plaie apparaît. Nous n’y comprenons rien ! Si ça ne tenait qu’à moi, nous ne toucherions plus aux affaires de la nature. Nous avons exterminé les derniers fous de Mana ? alors laissons le monde rétablir l’équilibre ou en créer un nouveau. Arrêtons de sans cesse tout troubler. Pas de statues, pas de panneaux solaires, pas de mensonge, si les fous reviennent, je voudrais que ça soit d’eux-mêmes… et s’ils ne reviennent pas, alors tant pis. C’est ça ma vision de la conservation : protéger l’univers de la morgue humaine, de la vanité de tocards comme vous, qui se lavent les mains de toute la souffrance qu’ils ont créée avec du savon biologique ! Mais évidemment tout ça, je ne peux pas vous le dire… »
        Chris change la diapositive, d’un geste vif, je pointe le tableau avec le laser :
        - « En somme, il ne s’agit pas que de la réintroduction des fous austraux, mais aussi d’une expérience sociale plein de promesses sur ces animaux qu’il nous appartient de mieux connaître. »
        Le Maire de Porirua se lève et s’exclame ravi :
        - « Bravo, « le secret de Mana » est sans aucun doute un des plus beaux projets qu’il m’ait été donné de voir », il se met à battre des mains, et immédiatement tous les mannequins de cire le suivent. Un véritable brouhaha.
        Mana, l’île sauvage, ses falaises de l’Ouest. Les applaudissements s’éclipsent subtilement, se confondent au ressac des vagues pendant que notre équipe s’avance dans la brume matinale et le vent. Nous sommes le jour de la pause des statuettes.

28 juillet 2012

        Elles sont bien plus grossières que prévues. Réduction de budget oblige, c’est la crise ; il faudra prévenir les oiseaux, qu’ils soient indulgents. Chris est à l’avant-garde, il vient aider chaque groupe ; c’est son projet après tout. Il quitte soudain un chantier, fait quelques pas vers l’océan. Son écharpe s’agite dans la brise marine ; sous son chapeau de ranger, la mer ne décolère pas, agacée par ce ciel qui boude le soleil. Je le rejoins, le corps tout étreint pour lutter contre les bourrasques salées qui me brûlent le visage et les yeux.
        - « Tu crois que ça fonctionnera, Helena ? » me lance-t-il, inquiet.
        - « J’ai connu des artifices plus grossiers pour piéger ceux qui se pensent civilisés. »
        Il acquiesce, mais ne répond pas ; le souffle strident et glacé s’accompagne de la cadence du fracas sur les rochers. Je le questionne :
        - « Qu’est-ce qu’il y a ? Je ne te reconnais pas, tu as si bien défendu le projet. »
        - « Le moral, ça fluctue comme la météo… », il jette un coup d’œil aux colonies : « et quand tu vois à quoi ça ressemble. »
        - « C’est vrai que c’est assez pathétique… », puis avec une facétie étouffée : « avec un peu de chance, on va tomber sur un fou aveugle. »
        Il sourit, se courbe légèrement et dans une expiration amusée :
        - « Ou un peu con… »
        - « Un cas social », je renchéris.
        - « Un Nigel.* »
        Notre mépris ne croyait pas si bien dire.

(* NDLA : En anglais australien et néo-zélandais, "a Nigel" est un "cassos", c'est tout aussi familier)

Acte II Chante la vie

        A l’ouest de Mana, rien de nouveau. Ça fait des mois, mais ça ne nous surprend pas. Les Amis de Mana surveillent les statuettes, au cas où elles disparaîtraient. Avec eux, on prend des relevés de rien, on consigne du vide. Le 14 février, grosse surprise : un de leurs gars a vu une statue bouger – depuis il est désintoxiqué. Chris s’impatiente ; dans les premiers mois, il s’en mordait la joue gauche, après la fausse alerte, il se mord les deux à la fois et son visage disparaît dévoré par sa bouche. Je me fais peut-être que des idées, il a simplement un peu maigri et à force de se faire taper sur les doigts et de passer des nuits enchantées devant un tribunal de jurés, il est fatigué. Fatigué de ces feuilles blanches, de ce néant. Le néant, vraiment ? Non, un mystère. Depuis quelques semaines, à un endroit bien particulier, sur la fausse colonie deux, des piaillements curieux, comme une mauvaise blague.

1er avril 2013

        - « Tiens ! comme par hasard ! un message des Amis de Mana », soupire Chris en haussant les épaules. « Ecoutez ça : ‘‘Un fou s’est posé sur la fausse colonie deux’’, ah ! même eux, ils se moquent de nous. »
        - « Un seul ? bizarre, il s’est perdu ? », dis-je en sirotant ma bière dans un verre en plastique.
        - « C’est le jour des poissons d’Avril, Helena », désespère-t-il.
         - « Au pire, ça nous fera sortir », rassure mon sourire.
        Je finis d’un trait mon godet et le donne à Michael le temps de me lever.
        - « Un seul piaf ? c’est un tout repeuplement, dis donc ! », ironise ce dernier « On va aller loin avec ça » et dans son insouciance amusée, il écrase d’un coup sec mon gobelet.
         Un frisson me parcourt, je reste figée, suspendue à moitié levée. Mes yeux s’embrassent et enflamment la réalité. Un coup de poing décolle, le choc sourd et Michael s’écrase lamentablement sur un pauvre clavier qui n’avait rien demandé.
         - « Espèce d’idiot, déjà on me donne du plastique, parce que mon verre s’est cassé, et toi tu le bouzilles après une utilisation ? Mais… mais dans quel monde vis-tu ? »
        Le nôtre, je crois. Qu’importe ! à partir de maintenant, Michael n’existe plus dans cette histoire. Nous partîmes quatre à la rencontre de l’oiseau rêvé, Chris, moi et une collègue. Une fois débarqués et arrivés à distance du site, on se poste dans l’herbe grasse, allongés, sans un bruit. D’un même mouvement, quatre jumelles jaillissent. Elles observent, et pendant un petit moment elles ne distinguent pas grand-chose. Serait-il caché, serait-il parti… ? La déconvenue se lit dans leurs tremblements.
        - « Oh putain, c’était vraiment un poisson… », soupire Chris de déception.
        - « Hein ? comment tu veux qu’un poisson arrive jusque… », s’agace l'imbécile – quand soudain l’illumination : « ah oui, c’est drôle ! » — parfois il y a des miracles…
         - « Attendons encore un moment », se torture Chris.
         - « Le compte est bon, pas d’intrus dans le béton » s’esclaffe celui qui croit pouvoir confondre la grâce aux pâles imitations.
         Une voix féminine se lance : « Fausse al… ? »
         - « Chut ! » il m’a semblé entendre une aile dans le lointain. Sans cri, l’espoir arrive dans notre dos, son ombre passe sur nous comme un frisson et traverse l’éclat rayonnant dans la douceur d’avril. Quatre sourires béats se dessinent.
        - « Putain, c’en est un ! » trépigne Chris.
        - « Du calme », je le saisis pour prévenir la moindre folie.
         Notre joie atterrit avec délicatesse au milieu d’une petite colonie de ses congénères bétonnés. Dans son bec, des algues et des brindilles.
        - « C’est pas vrai ! il est en train de préparer son nid d’amour. » s’exclame Chris épanoui, il se tourne vers moi, mais derrière les lentilles je ne le vois même pas : « ces animaux sont sociaux, il va rameuter sa copine, et toute sa mauvaise troupe ! »
        Une grande claque s’abat sur mon épaule. Surpris, mes coudes dérapent et s’enfoncent dans l’herbe.
        - « On a réussi, Helena ! on a réussi ! »
        - « Peut-être, peut-être, Chris », dis-je en souriant.
        - « Bon, plantons le dispositif et allons-nous-en avant de tout gâcher », lance ma collègue en sortant une perche.
        - « Bien sûr », et je me redresse légèrement. Je range les jumelles sans quitter du regard l’oiseau qui s’affaire au côté d’un leurre. Je cligne des yeux un instant et me lève vivement. Au milieu des élans océans, je m’avance vers lui.
        - « Mais qu’est-ce que tu fais ? Helena ! » me conjure Chris.
        Je lui signe de se taire sans me retourner. Me voilà devant la colonie et l’oiseau majestueux ne m’a pas remarqué. J’arrive à sa proximité, sort délicatement un petit biscuit de ma poche. Il le constate et se met à piailler, intéressé. Je pose dans ma paume déployée la friandise de Sa Majesté. Après quelques pas hésitants, il s’envole et atterrit sur mon bras ; il saisit vigoureusement le biscuit, sans même me pincer. En un claquement de doigt, il n’en a fait qu’une bouchée, pas une miette n’a été épargnée. Il couine satisfait et s’envole à mon épaule. Je ris, joyeuse et dorlotée. Dans la navette qui rejoint le continent, je songe à ce fou tant désiré, à nos futures histoires partagées.
        Sur l’escarpement rocheux, l’oiseau s’envole de mon bras. Il plonge vers l’océan et disparaît dans le bruit blanc. L’espace d’un instant, je me demande s’il reviendra ou s’il n’était qu’un rêve passager, comme les sillons que le vent trace dans les prés. Soudain, il revient chargé d’algues et les dépose devant une statue, là où son œuvre avait déjà commencé. Je m’accroupis et l’observe travailler :
        - « Tu installes un nid à celle qui a pour demeure ton cœur… ? » Infatigable, il continue, concentré. « Elle en a bien de la chance, mon oiseau. »
        Je me lève et me retourne ; je cache une larme et un sourire :
        - « Vis bien et vis pleinement. »

14 mai 2013

        Depuis son arrivée, je retourne fréquemment sur l’île. Je le laisse tranquille, je n’oserai jamais. Je l’examine grâce aux postes d’observations des Amis de Mana ou, bien plus souvent, je m’étends simplement dans l’herbe humide et la terre noire. Je lui parle de loin, le considère avec de bonnes jumelles. Son nid rapidement fini, il ne cesse de l’entretenir depuis. Il se nourrit bien, et apporte même une part à sa bien-aimée. Il la pose là, au sol, puis termine par la manger. Je m’en pince les lèvres « Elle n’est pas morte au moins ? » ; Chris cauchemarde à cette idée. Je vois notre fou se frotter à une statue, il la nettoie et fait mine de la chatoyer. Toujours la même, celle au pied de son nid, celle devant qui il dépose ses offrandes. Petit à petit, un sourire se dessine sur mes lèvres, comme une idée. Sa vie ne tourne pas autour de la colonie mais dans cette seule statue, étrange souci.
        Chris l’a aussi remarqué « Peut-être compense-t-il en attendant… ou il s’entraîne. Il est affreusement solitaire, ça doit être terrible pour lui. »
        Chris s’en tient à cette vision, il se déchire au soir, s’agace lorsque je déguste ma bière : « Pourquoi a-t-il fallu qu’on tombe sur le fou le plus solitaire de la Terre ? » et frappant une chaise à roulette « ah ! c’est bien ma veine, c’est bien ma veine ! »
        Et chaque jour à cette statue, toujours plus de présents, de petites attentions magnifiques. Dans la brise maritime comme sous la tempête, il en prend soin plus que lui. Mon sourire devient l’évidence.
        - « Tu es amoureux d’elle, n’est-ce pas ? »
        Notre oiseau me regarde dans les yeux, et nos cœurs se sont compris. Nous sommes au soir du 14 mai 2013 et la vérité a éclaté. Je retrouve Chris dans les locaux de la mission et avec lui un idiot beaucoup trop heureux pour être sincère :
        - « Putain, il a fallu qu’on tombe sur un Nigel ! » me lance l’effronté alors que j’arrive dans la salle informatique.
        - « Un Nigel ? »
        - « Un cas social. Un sans-ami. Notre oiseau, il n’a personne et il s’en fout », peste sarcastiquement Chris.
        - « Un Nigel, quoi », confirme l’idiot.
        - « Attendez, vous l’avez appelé Nigel ? Comment avez-vous osé ? C’est un Pygmalion. »
        - « Faute de mieux, il s’est épris d’une pâle imitation », s’attriste sévèrement Chris. « Au lieu d’aller partir chercher une vraie compagnie ! Ces oiseaux sont aussi compliqués que les humains. »
        - « Il est complètement abruti », renchérit l’imbécile, « s’il pense qu’il va pouvoir se soulager avec. »
        - « Non, il est amoureux. Il l’aime elle, cette statue. Il l’aime de tout son cœur et ça n’a rien de sexuel. »
        - « Il a des besoins et ce n’est qu’une statue de pierre. Il ne peut être heureux à donner sans recevoir, ne serait-ce qu’un signe, un merci », affirme Chris.
        - « Mais qu’est-ce qui peut bien attendre ce piaf, bon sang ? » répète l’idiot.
        - « Il rêve, il rêve de jour, les yeux fermés. Il rêve et sa statue s’anime la nuit. »
        - « Qu’est-ce que tu racontes, Helena ? » s’insurge Chris. « C’est toi qui rêves : il est en train de condamner notre mission ! »
        - « Qu’importe la mission, mais la vie ! Peut-être que je fantasme, mais je l’observe. Le matin ne ment pas. Je le vois la nuit, il tremble de tendresse. Il rêve tout en douceur d’une personne si chère à son cœur. Des rêves sûrement d’une banalité formidable, d’un quotidien comme il en connait tant… ce simple ordinaire qui a deux devient merveilleux. Je le sais car, au moment du réveil, je le vois dans ses yeux, cette petite luciole qui brille encore et se brouille, comme une envie déçue, une sensation heureuse et amère, flottante, qui s’évanouit à mesure qu’il se ressaisit, un léger regret agréable à l’âme, qui s’apaise dans un vague souvenir bien vécu. »
        Devant les reproches de Chris et de mes collègues, je passe l’éponge. Qu’importe la mission, qu’importe ce qu’ils pensent, seul compte « Nigel », puisqu’ils souhaitent l’appeler ainsi. Oui, je passe l’éponge, et repense à mes poèmes passés, aux nuits de rêve tout en douceur et sobriété. Au regard brouillé du matin, sans savoir pourquoi, les larmes de joie qui continuent de s’écouler. Viendra-t-il un jour celui dont je n’ai que des photographies du passé ? J’ai attendu, j’attends et j’attendrai. Au fond de moi, je sais bien qu’il ne viendra jamais. Celui qui absent m’a pourtant tant apporté ; jamais je ne regretterai un seul de nos moments rêvés. Et jamais je n’en parlerai, jamais personne n’en sera rien, et tout cet impossible, tout ce secret, ce sera le plus beau dans tout ça… ça l’est déjà.

Acte III Vis l’amour

                              Image

10 novembre 2014


        Les jours, les mois et plus d’une année ont passé. Le nom de « Nigel » est resté, et nos petites vies n’ont pas changé. Chris déprime, il voit en Nigel une âme tourmentée, malheureuse et esseulée, aveuglée par un mirage. Je ne dis pas que sa vie doit être exempte de toute frustration, mais je n’y vois rien à pleurer.
        - « Croit-il vraiment qu’elle sera une Galatée ? vivante un beau matin ? » s’exclame Chris.
        - « C’est un crétin : il prend soin d’elle, lui donne à manger ; il la croit vivante ! » répond l’autre.
        - « Non, ce ne sont que des présents symboliques. Il finit par manger son don et ne pêche pas pour deux. » J’ai l’impression d’avoir répété cette phrase tant de fois. « Il attend ce qui sait ne viendra jamais. Il rêve et il a compris qu’il ne pourra vivre pleinement que dans le rêve. Il s’en suffit. Sa souffrance est belle, sa souffrance est un plaisir. La difficile réalité de ce monde lui est rendue supportable et agréable par l’imaginaire. »
        - « J’aurais espéré bien mieux pour lui », regrette Chris. « Peut-être qu’il en veut tellement plus. »
        - « Peut-être. Et peut-être qu’au fond ça n’a aucune importance. Il aurait pu connaître une amour avec plus de futur, certainement. Mais ce n’est pas le cas et il n’y a pas s’en attrister. C’est de l’amour, ça n’a pas à être raisonnable, c’est de l’émotion, c’est de la douceur, et la tristesse a sa part. »
        Bien loin des regards soucieux, bien loin des reproches qu’en silence on lui fait, Nigel vit son amour dans le secret de Mana. Sa vie se déroule dans le quotidien le plus ordinaire ; il alterne les minces difficultés et les petites joies. Il a sa modeste routine journalière : il part à la pêche, soigne son nid et caresse sa bien-aimée. Parfois il fait quelques folies, mais je vous les cacherai. Il profite de l’air salin, protège son âme-sœur, il ne s’en éloigne jamais longtemps. Et la nuit, la nuit…
        La nuit, sa statue s’éveille et leurs têtes l’une contre l’autre, ils se réconfortent. Ensuite ils partent voler vers des rivages à proximité. A deux, ils s’en vont attraper les plus beaux vivaneaux qu’il n’a jamais pêchés, leurs écailles brillent de mille éclats. Pourtant ces poissons n’ont rien d’exceptionnels, si ce n’est qu’elle est là. Ils rêvent tellement ensemble. Ils rêvent tellement. Ils ont tellement voyagé, ils ont tellement vécu de belles choses, et toujours avec retenu, sans extravagance. Nigel n’est pas un héros des temps modernes, ce n’est pas un héros du quotidien, c’est une vie, une vie dans toute la douceur de l’ordinaire. Et quand la nuit s’échappe, son âme-sœur redevient statue ; pourtant figée, elle pleure au matin, son cœur de pierre encore chaud s’enferme pour la journée, son plumage insensible au vent, ses couleurs si vivantes passées, et sa peine est si froide au soleil trop timide à la réchauffer. Nigel n’est pas dupe de ces larmes salées, il s’agit des embruns ou d’un peu de rosée, mais cette vue suffit à son bonheur.
        Il n’y a rien de plus à en dire, c’est du quotidien, voilà tout, c’est l’amour, tout simplement ; c’est tout son univers, de rêves et de réalité entrelacés ; s’étendre plus, le juger, imaginer mille péripéties et surtout ce qui n’a pas été, ce serait le trahir.

Acte IV Voile la douleur

18 décembre 2017


        Voici bientôt cinq ans que Nigel vit son idylle, dans les frimas glacés ou les caresses ensoleillées. Son plumage a vieilli comme celui de sa compagne transie. Il ne cesse de l’adorer. Et moi, j’ai eu d’autres projets ornithologiques, mais je reviens chaque semaine sur Mana pour m’assurer que tout se passe bien. Il est toujours là, le seul fou de l’île, notre seul succès et le grand malheur de Chris. Pourtant ce 18 décembre 2017, une nouvelle vient sonner à mon perron.
        Mon père se débat dans le canapé, ses chaussons s’élancent vers le sol. Il se traine jusqu’à la l’entrée. J’entends sa voix gutturale :
        - « Chérie, c’est pour toi, ma fille, il y a un homme sur le paillasson. »
        Le verre m’échappe des mains, il tombe droit sur le bureau et s’écrase dans un bruit alarmant ; la bière se répand sur le clavier. Mince, j’ai autre chose à penser ! Je ne sais pas quoi faire et si c’était… et si c’était lui ? C’est impossible, mais je veux croire à ma folie ! Je me rafraîchis vite devant le miroir, essaye de sourire, m’agace de cet affreux rictus stressé et me jette droit dans l’escalier. J’arrive devant la porte avec tant d’espoir, d’appréhension et… déception, ce n’est que Chris.
        - « Oh… c’est toi », dis-je assez froidement, sans en avoir l’intention.
        Étonnamment, Chris ne réagit pas à mon aridité. Il me lance d’un ton grave et professionnel :
        - « Helena, c’est à propos de Nigel. »
        Et soudain mon cœur s’agite de peur. Mais je le vois enjoué :
        - « Des fous austraux sont arrivés, sur une autre colonie de Mana. »
        - « Et alors ? »
        - « Ils sont trois. Et ils l’appellent ! tout va bien finir pour la mission et peut-être même pour lui. »
        Mon sourire se pare d’une étrange amertume. Chris ne m’a jamais compris, il espère tant que Nigel va délaisser ses rêves pour une conjointe plumée, et moi, j’ai cette peur curieuse, presqu’une appréhension – « il le fera ». Cependant je me ressaisis et m’exclame :
        - « Alors voir ce qu’il en est ! »
        L’instant d’après, nous foulons la verte Mana. Comme au bon vieux temps, nous glissons nos corps dans l’herbe ; en face, l’escarpement rocheux, d’un côté la colonie de Nigel et de son âme sœur bétonnée, de l’autre les piaillements des nouveaux installés. Nigel répond, ses pattes semblent hésiter. Puis ma vue se brouille : il les a rejoints. Je ne devrais pas, c’est idiot, il est plus heureux ainsi… et pourtant je pleure. Je suis une imbécile, une imbécile égoïste. Pendant ce temps, la voix de Chris s’anime de joie et de vie, elle résonne en moi comme un souvenir d’autrefois :
        - « Enfin, tout est bien qui finit bien ! tu vois : ils sont tous du même bois, l’ordre est revenu. C’est beaucoup mieux désormais », triomphe-t-il après tant d’insuccès.
        Alors qu’il se penche vers moi, je couvre mon visage et détourne le regard. Je déglutis, sans trop réussir à masquer mon émoi :
        - « Oui, tu as raison, je crois. »
        Mes yeux retournent sur la statue esseulée, son nid abandonné. Et je vois Nigel y retourner.
        - « Attends… », blêmit Chris. « C’est tout ? Il leur préfère… »
        Dans les locaux, Chris observe les derniers déplacements de Nigel. Les mêmes présents, les mêmes frottements, la même flamme. Je reste interdite, affalée sur un fauteuil de bureau. Mes pensées sont troublées. J’humecte une bière, je frissonne, le temps de reprendre pied, le temps de retrouver mes rêves perlés. Trop d’espoirs soudain et de craintes irraisonnées, c’est beaucoup pour une seule journée.
        - « Il les a salués amicalement, il leur envoie des petits signaux, eux lui demande de venir, mais non, certainement pas. Il y a une femelle et… bon sang, Nigel ! » s’agace Chris.
        - « Tu images si un autre essaye de la lui prendre ? » s’amuse un imbécile.
        - « Une nouvelle colonie, qui arrive sûrement grâce à lui, et lui, il s’en désintéresse totalement. Une femelle disponible et il ne la regarde même pas », s’acharne Chris. « Il préfère souffrir stupidement… »
        - « Il se fait vieux, c’est tout », soupire une collègue.
        - « Qu’il se fasse du mal à lui, encore… mais bon sang ! le futur de la colonie… même si maintenant trois autres sont arrivés, ça reste ridicule », Chris n’en finit pas de s’écœurer, il enrage : « mais, mais ! mais qu’est-ce que la nature en a à faire d’une romance avec une statue ? »
        Ce jour-là, je n’ai rien répondu. J’ai attendu, j’ai voulu laisser à Nigel toute sa liberté, j’ai voulu voir si avec le temps… Les jours se sont écoulés, et Nigel est resté plus fidèle que jamais ; il observe de loin ces camarades, parfois il leur parle, mais ce sont de simples voisins, il ne vit pas avec eux. Son amour pour elle est bien trop grand ; aucune âme ne peut pénétrer en son palais.

31 décembre 2017

        Chris m’a invité pour le nouvel an, avec d’autres collègues mais sans l’imbécile. Sur la balustrade de sa terrasse extérieure, je serre entre mes griffes un verre de bière. Je songe à Nigel, là-bas, sur son île, il rêve sûrement de son idylle. J’espère encore… et je me morfonds à l’idée de l’avoir trahi, de l’avoir mal dessiné.
        Je soupire en pensant à son regard, ses yeux ont vieillis, mais lorsqu’il contemple sa statue dorée, toute sa jeunesse rejaillit et c’est comme s’il était prêt à tout recommencer, sans hésitation, sans regret, tout à l’identique, et mille fois. Mais le temps passe, ses départs de l’île se font plus rares et éphémères, le froid s’enfonce plus profondément dans ses os, les chaleurs estivales n’y peuvent rien.
        Je sors de mon sein la photographie d’un espoir passé, elle est toute tâchée de larmes et abîmée. Je me mords la lèvre ; entre rêve et dure réalité, je rougis, le frimas me brûle et mon âme s’enflamme. Je m’accroche à ce portrait, le cœur en émoi. Au loin, je crois distinguer Mana, et dessus comme une impression, la touche d’un pinceau blanc dans les ténèbres. Je murmure avec mélancolie :
        - « Tout en retenu quand viendra la nuit… »
        - « Tout va bien, chère amie ? » s’exclame Chris derrière moi.
        Je sursaute, plie le cliché en vitesse et le range avant qu’il n’arrive. Il s’accoude et me scrute avec une drôle d’expression. Il sourit :
        - « De quelle nuit parlais-tu ? »
        Et puisque je ne réponds pas :
        - « En tout cas, celle-ci est bien froide, et si tu rentrais ? »
        - « Non, ça va, je me sens bien… »
        - « A l’écart des autres, comme ça ? Allez, viens ! »
        Il m’attrape le bras, j’angoisse subitement. Dans un clignement fou, je le saisis et le jette par-dessus la rambarde.
        Je frisonne. Je suis à trois mètres de la balustrade et lui toujours contre elle, la main encore figée sur l’ombre dérobée.
        - « Pardonne-moi, je ne voulais pas », s’excuse-t-il, gêné. Il jette un coup d’œil au verre brisé à ses pieds. « Helena… je te comprends mieux que tu ne le crois, tu sais. » Il prend une respiration : « tu te retrouves dans Nigel, je le vois. Mais ce n’est qu’un oiseau. »
        - « C’est un oiseau », je rectifie. « Et ce n’est pas moi », dis-je avec un ton faussement hautain, un voile sur mes tourments.
        - « Helena… pourquoi aimes-tu tant les oiseaux ? »
        Je baisse un moment les yeux, vers une autre vérité. Quelques nerfs s’animent à mon visage, à ma joue gauche, à mes sourcils. Je souffle simplement :
        - « Parce que je vole avec eux. »
        Dans la magie du quotidien, dans l’onirisme de la réalité, je regagne les falaises de l’ouest. Enlacée par le vent et l’écume, je ferme un instant les yeux. Je les ouvre, je suis dans les cieux avec eux, et mes ailes m’emportent, si haut, si loin ; je traverse l’océan, j’embrasse le monde d’un regard. Mes cheveux sous l’aurore dorée, ma robe d’ange, la senteur des nuées, la peinture délicieuse des champs, ces créatures éthérées dans les alizées. La plénitude, la plénitude. Je survole des villes de légende et des cités perdues dans les montagnes, je continue de m’élever, et me voilà déjà au-dessus des premiers nuages. Ici les oiseaux qui m’ont si longtemps accompagnée me font un dernier geste, Nigel, les fous austraux et les autres, un dernier signe, un « à bientôt », « au revoir » ou « adieu », qui sait ? leurs silhouettes s’éloignent, s’embrument et disparaissent dans le ciel bleuté. Je continue de monter droit vers le soleil si agréable à mes ailes. Soudain, la photographie se met en trembler, elle s’échappe de mes vêtements et disparaît avant que je n’aie pu l’attraper. Qu’importe ! je continue, je ne m’en soucie même plus. Devant moi l’astre est de plus en plus chaud, et sans crier gare un nouveau nuage se dessine dans la courbure de la Terre. Il s’étend sur toute la voûte, impossible de l’éviter. Sans l’ombre d’une hésitation, je le traverse. A l’intérieur, c’est la tempête, la pluie glaciale, l’électricité, les tourbillons, je suis ballotée dans tous les sens et pourtant il y a quelque chose de si chaleureux… J’arrive à la surface, soulève la mousse nuageuse, et me voilà au-dessus des cieux. Le manteau crémeux glisse lentement sur moi, emporte mes ailes et m’offre des vêtements de choix. En face j’aperçois un grand sourire, un sourire comme on n’en croise qu’une fois dans la vie et comme on en retrouve seulement dans les rêves. Il me sourit, oui, moi l’Orphée moderne, lui le pilote au blouson duveteux. Je retiens mes émotions, mais n’y arrive pas ; je pleure de joie et d’angoisse, je me traite de ridicule, pour les quelques minutes que nous avons. Pour les quelques minutes que nous avons, tendrement nous nous enlaçons.
        Je me réveille ; des larmes coulent sur mes joues. Je saisis dans le lit la photographie. Elle est déchirée. J’en téléchargerais une autre sur Internet, peut-être que j’en trouverais une colorisée…
        Devant moi le calendrier, nous sommes déjà en février.

Acte V Respire le rêve

                              Image

31 janvier 2018

        C’est pourtant de la veille dont je souhaite vous parler. Le soleil se couche toujours en dernier sur l’ouest de Mana. Jusqu’au bout du crépuscule, il est resté près d’elle, à la caresser, à la dorloter, à l’aimer. Puis quand les ultimes éclats se furent couchés sur sa vie, lorsqu’il se fut parfaitement assuré qu’elle irait bien, doucement, tranquillement, sans un bruit, il quitta le nid. Une petite douleur dans son cœur, une peine qu’il devait supporter. Les oiseaux se cachent pour mourir. Il trouva un dernier recoin, un dernier creux dans la roche pour souffrir en silence. Et en pensant à toute sa vie, à son amour si fort, à sa bien-aimée sans cesse rêvée, Nigel mourut sans un regret.
        Au petit matin, les amis de Mana l’ont retrouvé. Il était là, avec elle, délicatement posé sur les brindilles séchées, le flanc protégé par son amour bétonné. Ils attrapèrent sa dépouille et la mirent dans un sac-poubelle, il ne fallait pas faire fuir avec une charogne les prochains arrivants. En quittant l’île endeuillée, ils ouvrirent le plastique et jetèrent Nigel à la mer, sans même ralentir, sans même une prière, mais quelques larmes seulement pour l’oiseau le plus solitaire de la Terre. Loin de Mana, il disparut dans les profondeurs, au milieu des vivaneaux, dans une sordide ironie du cycle de la vie.

1er février 2018

        Le reportage vient de se terminer. J’avale dans une grande gorgée ce qu’il me restait de bière. On ne l’a pas compris. On ne l’a pas laissé dans toute sa complexité. Peut-être qu’au fond, moi aussi, je me suis trompée sur lui. Mais il est resté fidèle jusqu’au bout, il l’adorait, il a vécu comme il le voulait, en paix… et personne n’a le droit de critiquer, de tirer des leçons de cet amour de chair et de pierre ! Cette statue, il la chérissait tant, pendant cinq ans, sans discontinuer, et qu’importe si elle ne l’aimerait jamais !
        Dans les dernières flammes de Mana, j’ai creusé une tombe à deux pas de là où ils avaient si longtemps vécu. Nigel et sa dulcinée y reposent désormais, deux corps enlacés, et leurs ailes se protègent chacun l’un l’autre.
        Plus tard, Chris remarquera que le leurre a disparu. Il s’y précipitera :
        - « Bon sang, mais qu’est-ce... ? »
        Il cherchera longtemps en vain une explication rationnelle, puis il abandonnera.
        J’ai recouvert la sépulture de quelques rochers, il n’y a que moi qui sait le lieu où ils sommeillent. Le soleil s’est totalement retiré, le ciel sombre dans l’obscurité et une averse commence à tomber. Je ressers ma chasuble et dans un geste rituel dépose quelques algues, leurs préférées. Je ferme les paupières ; la pluie est si chaude, elle s’amplifie, j’espère qu’elle ne va pas tout faire ruisseler. J’ouvre les yeux sous la douche embuée :
        - « Ainsi vécut Nigel, comme il le souhaitait. »
        J’observe mes mains. La mousse savonneuse s’y étale en cent bulles, comme autant de rêves. J’écrase la brume océane, et voilà maintenant mille petites bulles, milles petits univers, mille miroirs du monde, purs, ronds et complets. Je souris ; mon regard songeur, bercé par les écoulements gracieux, contemple cette si simple réalité :
        - « Nigel, tu le savais. Le secret de Mana…
                                                                                                        À la fin, le rêve engloutira le monde. »
                                                                                                        
                                                                                                                                                          Fin.



26 janvier 2019

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Re: Ainsi vécut Nigel

Message par Lau » 24 mars 2019, 23:52

Je ne connaissais pas l'histoire de Nigel. C'est d'un triste cet amour à sens unique... Oui, ça fait quand même mal au coeur.
Cela dit, c'est intéressant de l'utiliser pour aborder l'asexualité, même si tu vas peut-être un peu loin dans l'anthropomorphisme.
J'aime Helena, sa façon de raconter, le passif qu'on sent avec Chris. En peu de mots tu as réussi à installer quelque chose de marquant. Je regrette peut-être juste un peu l'impulsivité de certaines de ses réactions, attraper l'un des investisseurs par le col, faire voltiger Chris... Une violence qui jaillit trop soudainement à mon goût.
Il y a aussi pas mal de poésie, un certain lyrisme dans tes descriptions, c'est vraiment plaisant. Et je ne parle même pas de ce passage sur le vol qui est... à la fois étrange et familier.
Merci pour ce partage Iloy. :)
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Re: Ainsi vécut Nigel

Message par Muriel Evelyne » 02 avr. 2019, 19:00

Je suis tout à faut de l'avis de Lau :)

Certains pensent qu'il vaut mieux essayer de vivre ses rêves que rêver sa vie. Je ne sais pas. Mes rêves sont trop beaux pour devenir réalité. Un rêve ne se réalise jamais de la manière dont on l'a rêvé, et on peut parfois être fort déçu.
"La différence entre ce qui est impossible et ce qui est possible est la mesure de la volonté de l'homme."

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Re: Ainsi vécut Nigel

Message par Lau » 02 avr. 2019, 23:17

"Mes rêves sont trop beaux pour devenir réalité."
Quelle magnifique phrase, qui prend soudain un tout autre sens. Merci Muriel !
"Il n'y a qu'une vie, c'est donc qu'elle est parfaite." (P. Eluard)

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Re: Ainsi vécut Nigel

Message par choooj » 06 avr. 2019, 15:14

Lau a écrit :
02 avr. 2019, 23:17
"Mes rêves sont trop beaux pour devenir réalité."
Quelle magnifique phrase, qui prend soudain un tout autre sens. Merci Muriel !
Ma position et différente :
"mes rêves sont trop beaux" et je me dois de les concrétiser. Rien que le cheminement vaut le coup d'être vécu. En plus de ça, l'accomplissement (même s'il est différent de la cible initiale) est très important pour tous ceux qui ont le même rêve ou un autre et qui peuvent s'appuyer sur ce parcours pour concevoir le leur. Moi c'est de voir que des gens accomplissent leurs rêves qui me donne la force de me lancer. C'est même devenu autre chose qu'une accrétion de rêves. Aujourd'hui c'est carrément ma quête.

Nigel tu as une plume (ce qui tombe bien pour une histoire d'oiseau …) très belle. J'ai été étonnée de découvrir que tout est basé sur des faits réels. En soi l'histoire véritable de Nigel est émouvante et interpellante. Tu as fait de cette histoire un très beau récit. Le passage où la statue s'anime dans les rêves de Nigel est le moment que je trouve le plus fort, le plus poétique.
Comme Lau, le personnage d'Helena m'a fait sourire. Je la vois comme une armoire à glace :P . Et puis c'est bizarre qu'ils ne connaissent pas l'eau en Nouvelle Zélande : cette boisson si simple et si rafraîchissante :lol: :lol: .
J'aurais voulu en apprendre plus sur l'histoire d'amour impossible d'Helena.
C'est drôle aussi de voir ce que chacun projette de soi sur Nigel. Helena se reconnaît dans l'oiseau, elle qui aime un fantôme. Chris voit en lui sa peur de l'échec. Il reste par ailleurs braqué sur son objectif scientifique et sur la cause qui l'anime : il faut que ce rocher se repeuple.
Toi Iloy, tu as écris ce texte pour illustrer une relation asexuelle et aromantique, pour montrer aussi à quel point une expérience rêvée peut être intense, presque vraie.
Moi je vois en Nigel l'incarnation du pionnier. Le pionnier n'est jamais populaire au début de son périple. Il faut avoir une foi solide dans son projet ou bien être fou pour aller jusqu'au bout (heureux hasard que ce fou soit incarné par fou ... de Bassan). Le pionnier va rester seul longtemps, peut-être toujours. Si sa démarche a du sens pour quelqu'un d'autre alors la voie qu'il a tracée sera reprise, améliorée et finira par devenir un sentier bien balisé. Combien de ces usages quotidiens, ou de ces tendances mainstream (écologie, vol en avion, exploration spatiale …) ont été au tout début un délire de doux-dingue ?

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